Trilogie italienne
Le stigmate - Ad leones - Le secret de Lord Singelworth
Traduit du polonais par Christophe Potocki (dir.), Agnieszka Grudzinska et Monique Jean
Suivi de Norwid : Parole vive, parole tue de Christophe Potocki
Cyprian Norwid a en Pologne une importance au moins égale à celle de Baudelaire ou Mallarmé en France. Il en a l’importance objective dans l’histoire de la littérature européenne sans en avoir, loin s’en faut, la renommée. Dans son pays même, il n’a atteint à la pleine reconnaissance et à la célébrité qu’à titre posthume. Poète, dramaturge, essayiste et prosateur, il fut également archéologue, peintre et sculpteur. Après une activité intense dans les cercles littéraires de Varsovie, il part à 21 ans en Allemagne, puis en Italie, pour parfaire ses études de sculpture. Son voyage se transforme, pour des raisons politiques, en un exil définitif qui le conduira jusqu’aux États-Unis et s’achèvera à Paris, où il vivra une trentaine d’années dans des conditions de plus en plus sombres : misère matérielle, rejet de son œuvre, isolement croissant.
L’exil partagé lui fait rencontrer les trois grands romantiques polonais — Mickiewicz, Slowacki, Krasinski — chassés de Pologne par l’oppression étrangère. De vingt ans leur cadet, il est nourri par leur romantisme mystique, messianique et social, mais il admire la tradition classique, annonce certains aspects du symbolisme, et se forge une individualité créatrice d’indépendance, radicalement originale, révolutionnaire pour son époque.
Épistolier et essayiste prolifique, Norwid a écrit relativement peu d’œuvres en prose : quelques textes brefs, à peine une dizaine de nouvelles, dont la Trilogie italienne rassemble les trois dernières, rédigées peu avant sa mort dans un asile parisien pour vétérans polonais, d’où il rêvait de s’échapper vers l’Italie de sa jeunesse. Toutes trois d’une écriture très élaborée, plus classique que d’ordinaire, ces nouvelles ont en commun le caractère vivant et incisif du portrait des personnages, des lieux (Rome, Venise, une ville d’eaux italienne) et des microcosmes sociaux — une critique féroce et subtile des revers de la modernité, du pouvoir politique et financier, de la puissance des rumeurs et du cynisme journalistique — un mélange saisissant d’ironie mordante, d’idéalisme et de passion romantiques — un aspect de parabole condensant les idées de l’auteur sur les rapports entre l’art et l’argent, sur la fausse opposition du pur et de l’impur, des cieux et des égouts, sur les stigmates du passé marquant en profondeur les individus et les peuples, leur interdisant l’accès au présent, à l’amour.
Il faut souhaiter que cette traduction d’œuvres en prose permette, en France, la découverte sinon la redécouverte, de l’un des très grands poètes de la modernité.
Presse et librairies
Ces trois nouvelles ont quelque chose d’un testament philosophique, d’autant qu’elles ont pour sujet implicite l’œuvre d’art et la lecture. Les lieux, les personnages, les sujets semblent être l’illustration d’une oblique et subtile autobiographie intellectuelle où sa réflexion sur l’histoire se mêle à un regard ironique sur la modernité. En tout cas, elles sont une preuve éclatante de son génie narratif, de cette Liberté du verbe, titre de l’un de ses poèmes. Comme le souligne Christophe Potocki, qui offre ici une édition très riche, la prose de Norwid baigne dans l’indicible, le non-dit, que l’artiste polonais suggère en déconstruisant le récit. Ces trois nouvelles sont des paraboles modernes dont il faut faire l’expérience, des textes tendus comme des toiles d’araignée, des variations musicales autour d’idées ou d’images obsédantes, dont le caractère à la fois onirique et réel laisse le lecteur dans un état d’incertitude sur ce qu’il a vraiment lu.
Jean-Didier Wagneur, Libération, juin 1995La Trilogie italienne est un petit chef-d’œuvre de l’art littéraire.
Jean-François Bouthors, La Croix, 6 juin 1995À lire Norwid, on redécouvre que les mots peuvent avoir un poids, un souffle, une vie propre. Mais on comprend aussi que c’est souvent dans le non-dit que réside le vrai.
Oscar Brénifier, Le Quotidien de Paris, 27 février 1995