La barque le soir
Traduit par Régis Boyer.
La barque le soir, publié en 1968, est le dernier texte que Tarjei Vesaas fit paraître de son vivant. À ce titre, il occupe une place fondamentale dans son œuvre. Crépusculaire, reflet d’une vie passée au contact de la nature, dans le Telemark au sud de la Norvège, La barque le soir se présente sous la forme d’amples tableaux qui, comme des rêves ou des réminiscences, se déploient dans une langue tourbillonnante. On y surprend, par exemple, le pas d’un cheval dans la neige, le marécage où viennent danser les grues, une rivière aux profondeurs peuplées de miroirs et de bêtes, les variations infinies de la lumière, cinq soldats morts dans une clairière dont les joues sont lavées par la pluie d’été. Face aux êtres non-humains, qui existent et disent hors langage, les êtres humains se font témoins et écoutent. Il s’agit dès lors, pour Tarjei Vesaas, d’inventer une langue adéquate à ces relations qui s’inventent, une langue comme une ritournelle, portant une attention mystique à ce qui parle et se tait.
Presse et librairies
On n’est ni dans le réalisme, ni dans le fantastique, dans un entre-deux plutôt, qui consiste en la perception terriblement aiguisée du réel que possède l’écrivain et que savent traduire ses mots limpides, sa phrase lumineuse attaché à approcher au plus près l’ineffable. Admirable.
Nathalie Crom, La Croix, 9 janvier 2003Partout, une attention aux détails, à la lumière, au silence. Il y a ce qui est insaisissable et fragile. Comme l’odeur de la première pluie sur une mince robe au-dessus d’un épiderme chaud. Et chaque chapitre de cette œuvre exigeante et crépusculaire s’éteint dans le silence. Comme un retour aux sources.
Christian Desmeules, Le Devoir, 19/20 juillet 2003L’homme est. Il fait face, « avec un désir aveugle d’être là. » Seul. « Il y a loin jusqu’au prochain », toujours. Il regarde, il touche, il sent. En face, les éléments du monde : la pierre, le fleuve, la neige, la montagne, le marécage – et les animaux, qui pensent, qui savent, eux peut-être. L’homme se tient en face, puis s’approche discètement, ou se heurte violemment. « On essaie de participer à tout ce qu’il faut » car tout est « avertissement muet ». C’est ce que disait Rilke, à sa manière : « Et tout était mission ». Pour Vesaas aussi, ce qui importe c’est de coïncider, ne fût-ce qu’une seconde, avec ce que la matière montre, ou provoque. L’homme se parle, en lui, face à tout cela qui vit et se
métamorphose, c’est un long monologue intérieur, des litanies de phrases lourdes, mots-blocs, phrases-murs – et parfois un cri : «Dis quelque chose, bouche», lance-t-il aux pierres chaudes.
Plus subjectif que ses autres livres, La barque le soir illustre avec une rare densité les talents de Vesaas, sa capacité d’évoluer « du rêve au réel, en passant par le symbole et l’allégorie, sans qu’il soit jamais possible de séparer l’un de l’autre ».
C. G. Bjurström