Messe des morts

Traduit du polonais par Nicole Taubes

Préface de Claude Louis-Combet

Août 1995

112 pages

Domaine Romantique

9782714305510

13.15 €

C’est Blaise Cendrars qui, en 1910, découvrit Stanislas Przybyszewski, dont en 1992 nous publiâmes un premier livre, De profundis. En une seule nuit, du crépuscule à l’aube, dans sa minable chambre de la rue Saint-Jacques, Cendrars chargé du poids des cendres de la bien-aimée brûlée vive, traduisit, dans un véritable état de transe spirituelle, d’un seul jet, cette Messe des morts, dans la prose torturée de laquelle il avait découvert les traits futurs de son propre visage. De cette traduction ne resta qu’un fragment, découvert par sa fille Miriam et publié en 1969.

Cette pièce maîtresse du grand écrivain polonais donne forme à “l’ombre projetée sur l’avenir par une monomanie, une psychose” : Stanislas a 25 ans lorsqu’il l’écrit. Elle correspondra pourtant à un aveu tardif de ses Mémoires : “J’ai toujours aimé les aliénés, les psychopathes, les dégénérés, les ratés, les anormaux, les infirmes, ceux qui cherchent la mort et que celle-ci évite, en un mot, les fils pauvres et déshérités de Satan, et ceux-ci, à leur tour, m’ont aimé.” Parmi ses proches, Strindberg et Edvard Munch ; parmi ses maîtres, et au-dessus de tous, Dostoïevski, dont il semble presque être un personnage.

_Messe des mort_s est impossible à résumer : plutôt que d’un récit, il s’agit d’un chant ou d’un cri effrayant (Munch en cette même année 1893 peindra le sien), symbolique et métaphysique, érotique et religieux, barbare et névrosé, dans lequel se mêlent l’envoûtement de la femme-mère, la nostalgie de la terre natale primitive, la fascination du péché et de la douleur, la hantise des horreurs et des délices du sexe et, au centre de tout le récit, la propension irrésistible aux émotions excessives et aux syncopes du sentiment.

Dans une belle et ample préface, Claude Louis-Combet comme il l’avait fait pour De Profundis, éclaire cette singulière Messe des morts en nous rendant ainsi plus attentifs à son étrangeté et à sa fulgurance – que Nicole Taubes, sa traductrice, a su préserver. En voici un extrait :

J’ai toujours aimé les aliénés, les psychopathes, les dégénérés, les ratés, les anormaux, les infirmes, ceux qui cherchent la mort et que celle-ci évite, en un mot, les fils pauvres et déshérités de Satan, et ceux-ci, à leur tour, m’ont aimé.« Cet aveu de soi, rédigé tardivement par Przybyszewski avec tout le recul qu’il pouvait avoir par rapport à l’histoire de sa vie et à ce double de vie qu’était alors son œuvre accomplie, nous amène directement à 1’intention explicite qui se lit dans le prologue de Messe des morts : donner forme à "l’ombre projetée sur l’avenir par une monomanie, une psychose ». Et l’auteur d’énoncer sa conception très valorisante des perturbations psychiques, comme s’il revendiquait hautement pour lui-même la qualification de névrosé : « La névrose ne doit pas effrayer, car au bout du compte, elle désigne la voie dans laquelle semble devoir s’engager l’esprit humain au cours de son évolution, dans son progrès… C’est précisément dans les névroses et les psychoses qu’on trouve en germe une sensibilité de type nouveau qui jusqu’à ce jour, n’a pas été prise en compte par là classification, c’est en elles que les ténèbres voient rougir l’aurore de la conscience…” (…)

Sans vouloir entrer dans une analyse qui déflorerait le bonheur de la lecture, il suffira de dire que Messe des morts a le sens d’un poème initiatique qui dramatise la situation de l’homme dans sa "quête désespérée de l’unité du moi ». C’est l’éternelle histoire de l’androgyne amputé de sa moitié – féminine, obscure, inconsciente – à la possession de laquelle il se voue jusque dans les délices perverses de l’autodestruction de la négation et de l’annihilation de soi. Dans cette histoire, ou plutôt dans ce mythe, l’homme et la femme forment un couple acharné, irréductible, éternellement désirant, éternellement rompu. En chacun des partenaires s’affrontent les instances primordiales : Sexe, Cerveau, Âme.

Stanislas Przybyszewski

Stanislas Przybyszewski est un des écrivains les plus représentatifs de la Pologne nouvelle. Il appartient à la pléiade de ces artistes qui ont préparé, au déclin du XIXe et à l’aube du XXe siècle, les bases spirituelles de l’indépendance polonaise que les légions de Pilsudzki conquirent militairement pendant la guerre. En savoir plus.

Claude Louis-Combet

Philosophe, Claude Louis-Combet (1932-2025) est traducteur d’Anaïs Nin (La Maison de l’inceste, Éditions des Femmes, 1975) et d’Otto Rank (L’Art et l’artiste, Payot, 1976), éditeur chez Jérôme Millon de textes spirituels (Abbé Boileau, Histoire des flagellants, 1986 ; Jean Maillard, Louise du Néant, 1987 ; Berbiguier de Terre-Neuve, Les Farfadets, 1990), et auteur de “mythobiographies” et de récits. En savoir plus.