Le Sorcier
Publié sous le pseudonyme d’Horace de Saint-Aubin, Le Sorcier marque, après différentes tentatives qualifiées par leur auteur lui-même de “véritable cochonnerie littéraire”, l’entrée de Balzac en littérature. Ce jeune homme de vingt-deux ans ne cache pas sa dette vis-à-vis des maîtres anglais du roman historique ou du roman noir. Il les a si bien assimilés et pastichés qu’il peut maintenant entreprendre d’explorer ce territoire immense qu’annexera bientôt le créateur de La Comédie humaine. Héritage du roman noir anglais et des différentes tentatives romanesques du XVIIIe siècle. Le Sorcier annonce surtout la naissance d’un génie littéraire. Cette œuvre prendra la place qui naturellement lui revient dans l’ensemble du projet balzacien.
René Guise
Extrait :
« Il est de ces nuits dont le spectacle est imposant, et dont la contemplation nous plonge dans une rêverie pleine de charme ; j’ose dire qu’il est peu de personnes qui n’aient ressenti dans l’âme ce vague ossianique produit par l’aspect nocturne de l’immensité des cieux.
Cette espèce de songe de l’âme prend la teinte du caractère de celui qui l’éprouve et cause alors soit du plaisir, soit de la peine, soit encore une sorte de sentiment qui participe de ces deux extrêmes, sans être l’un ou l’autre.
Jamais on ne rencontrera, je crois, un site plus propre à faire naître les effets de cette méditation que le charmant paysage que l’on découvre du haut de la montagne de Grammont, et une nuit autant en harmonie avec de pareilles idéts que celle du 15 juin 181…
En effet, des nuages de figures bizarres formaient de magiques et mobiles constructions aériennes qui, poussées par un vent rapide, laissaient au firmament des espaces sans voile ; la lune jetait une lueur pâle et souvent éclipsée qui ne colorait que les extrémités et les feuilles extérieures des arbres, sans pénétrer les sombres masses du feuillage qui se dressaient dans la campagne comme de noirs fantômes. »