Le Joyau de la Reine
Traduit du suédois et présenté par Elena Balzamo
“…Un coup de pistolet retentit des coulisses. Amanda vit son amant tomber dans les bras de son compagnon. Sa cape vénitienne prit feu, et une haute flamme jaillit vers le plafond. Evanouie, la jeune fille s’effondra.
‘On a tiré sur le roi ! Fermez toutes les portes, ôtez tous les masques !’ — La malheureuse n’entendit pas ces appels…”
Le roi assassiné est Gustave III de Suède ; le décor, l’Opéra de Stockholm dans la nuit du 16 mars 1792. Pour ce qui est des participants, on chuchote, dans la population médusée par l’attentat, qu’une étrange créature aurait, à l’instigation des conjurés, servi d’appât, en attirant le roi vers l’endroit où le meurtrier l’attendait… Une jeune fille, d’après certains, un jeune homme, d’après d’autres, — le mystérieux androgyne n’est pas introduit dans le roman à seule fin d’ajouter du piment à l’enquête policière, somme toute rudimentaire ; il est la clé de voûte du récit, le personnage central autour duquel se nouent et se dénouent les intrigues, politiques et amoureuses, qui forment le tissu narratif du Joyau de la reine.
C.J.L. Almquist n’est pas moins ambigu que son héro(s)/ïne, mais pour des raisons qui n’ont rien à voir avec l’ambivalence sexuelle. Figure charnière du romantisme suédois, il est en même temps l’auteur de ce chef-d’œuvre réaliste qu’est Ça ira, paru en 1839 ; jusqu’à présent, le seul de ses livres à avoir été traduit en français, sous le titre Sara(Ombres, Petite Bibliothèque, 1995). Disciple de Rousseau et pasteur de l’Église suédoise, journaliste, pédagogue, romancier, essayiste, poète, il finit ses jours à Brême, après un long périple aux Etats-Unis dont on ignore à peu près tout, si ce n’est qu’il avait été rendu nécessaire par les déboires d’Almquist avec la justice suédoise…
Les écrits qui jalonnent cette existence mouvementée sont très hétérogènes ; cependant, dans l’esprit de leur auteur, ils constituaient des éléments d’une sorte d’“œuvre totale, d’un monument dont, sous le titre Le livre de l’églantine, Almquist entreprit la publication dans les années 1830. Le Joyau de la reine (1834) ne nous montre qu’une facette de ce bijou qu’est la prose almquistienne, sa facette romantique. Elle suffit néanmoins pour donner au lecteur une idée de l’exubérance de l’imagination, de la prodigieuse maîtrise stylistique et — surtout — du bonheur de conter qui sont le propre du plus grand écrivain suédois avant Strindberg.
Presse et librairies
Nos romantiques paraissent sages à un point consternant, si nous les comparons à la merveilleuse extravagance de ce livre où l’on trouve du récit, des scènes de théâtre, des chansons avec leur musique, le tout cousu par une fée, sans doute, car on n’y voit ni les points ni les découpes.
Nicole Casanova, La Quinzaine littéraire, 16/31 octobre 1996