Emma
ou quelques lettres de femme
Édition établie par Julia Przybos
Génial homme-orchestre, Jacques Boucher de Crèvecœur de Perthes renonce d’abord au Crèvecœur et devient musicien, paléontologue (aux thèses particulièrement avancées pour l’époque), douanier, politicien et écrivain. Dans ce registre, l’intérêt qu’il porte à l’être humain, et plus précisément sa vie psychique et mentale, l’amène, après quelques considérations générales pertinentes, à se pencher sur un cas spécifique de la démence.
Publié en 1852, Emma ou quelques lettres de femme se compose de missives qu’une jeune fille envoie à son fiancé. L’intérêt du roman tient non seulement à ce que la correspondante souffre de monomanie homicide, folie intermittente dont elle ne garde aucun souvenir, mais également dans la construction même de celui-ci : inexorable et intérieure comme la folie elle-même.
Pour faire ressortir l’originalité de Boucher de Perthes, il suffit de comparer sa présentation de la folie avec celles de ses contemporains français, Nodier (dans Le Bibliomane), Balzac (dans Le Cousin Pons) ou Baudelaire (dans Melle Bistouri) qui eux se placent en observateur — les récits étant à la troisième personne — quand Boucher de Perthes espère, dans ces lettres, saisir la démence in statu nascendi. Il rappelle en cela certains écrivains russes comme le Gogol du Journal d’un fou ou le Dostoïevski du Double qui montrent « le brouillamini de la cervelle » de leurs personnages. Dans Emma, Boucher de Perthes s’aventure dans le no man’s land entre la raison et la folie, terrain encore vague destiné à devenir un des champs d’investigation favoris du siècle suivant.
Après les nouvelles originales de Lhermite – Un sceptique s’il vous plaît —, Julia Przybos a encore déniché là un de ces petits chefs-d’œuvre que l’histoire littéraire officielle n’a pas retenu. Souhaitons cette fois encore que justice soit faite dans les marges.
LA DÉDICACE DE JULIA PRZYBOS : Les objets prennent plaisir à nous taquiner. Une montre longtemps égarée réapparaît quand on cherche désespérément clefs, lunettes ou parapluie … Et c’est en route pour l’Inde que Colomb découvre l’Amérique. Le rat de bibliothèque n’est pas aussi fortuné. Que d’heures passées à la recherche d’un détail obscur ! Que de poussiéreux volumes compulsés en pure perte ! Pour ce malheureux les choses s’amusent souvent à son dépens … Et pourtant les livres peuvent aussi lui jouer de bons tours. En voici la preuve. C’est en voulant établir l’identité d’Albert Lhermite, auteur mystérieux d'Un sceptique s’il vous plaît (José Corti, Collection romantique N° 62, 1996) que je suis tombée sur un certain Jacques de Crèvecœur de Boucher de Perthes. Nom à rallonges, patronyme trop improbable pour que je ne sois pas intriguée. J’avais redécouvert un génie aujourd’hui méconnu, un homme-orchestre qui exerça ses talents dans plusieurs domaines : paléontologie, économie, musique, poésie ! Publié en 1852, Emma, ou quelques lettres de femme figure parmi ses plus grandes réussites. Emma est un roman épistolaire monophone où le lecteur ne voit que la partie féminine d’une correspondance entre deux amoureux. Le procédé n’est pas nouveau. Au dix-septième siècle, c’est déjà celui des Lettres portugaises de Guilleragues. Pourtant Emma est une œuvre originale. Jeune, noble, riche, spirituelle et merveilleusement belle, Emma a tout pour plaire. Or cette femme exceptionnelle souffre de monomanie homicide, mal intermittent qui met en danger la vie de son fiancé qu’elle aime passionnément. Les lettres d’Emma de North à Jules de P*** permettent à Boucher de Perthes de présenter la folie d’un point de vue subjectif. Entreprise rare à l’époque et sans doute unique en France. Lorsque Nodier (Le Bibliomane), Balzac (Le Cousin Pons) et Baudelaire (Mlle Bistouri) parlent de fous ils le font à la troisième personne. Ils adoptent un point de vue objectif, donc extérieur à la folie. Boucher de Perthes, lui, présente la folie de l’intérieur. II rappelle en cela certains écrivains russes comme le Gogol du Journal d’un fou ou le Dostoïevski du Double qui laissent la parole aux fous et montrent ainsi « le brouillamini de leur cervelle ». Mais Emma est surtout un livre touchant, bouleversant dont l’héroïne est attachante. Apprendre avec Jules à lire entre les lignes, guetter avec lui les signes du mal qui mine la jeune fille, partager ses espoirs et ses craintes - voilà les plaisirs que vous réserve cette correspondance amoureuse. Plaisirs étonnamment modernes puisqu’ils préfigurent déjà ceux que nous procurent un livre dont on ne peut se détacher. (Julia Przybos)