Charlotte Temple

Traduction de André Fayot

Juin 2010

224 pages

Domaine Romantique

9782714310323

20.3 €

Vers la fin du XVIIIe siècle, en Angleterre, une toute jeune fille de condition modeste succombe au charme d’un beau militaire sur le point de partir pour le Nouveau Monde. Poussée à lui céder par une méchante femme et un libertin pervers, elle quitte des parents qui l’adorent et s’enfuit avec ce trio de scélérats. Montraville ne tarde pas, hélas, à la quitter pour une Américaine plus riche et mieux considérée, et à l’abandonner à la misère la plus sordide. Peu après avoir accouché d’une petite fille, la pauvre Charlotte quittera ce monde et ses cruautés, ayant du moins eu la joie de revoir son père, arrivé juste à temps pour recueillir l’enfant. Les deux mauvais génies ayant, chacun à sa façon, été punis, le séducteur, pris de remords, vivra ses derniers jours dans le culte de la défunte, qu’il n’avait pas su reconnaître.

Sur ce canevas assez convenu, Susanna Rowson (1762-1824) a bâti un roman (paru en 1791) d’une grande sensibilité et d’une grande finesse psychologique, dont les personnages, nettement dessinés, sont animés d’une vie intense. Et ses interventions dans le cours du récit, ses apostrophes au lecteur et son souci moral, bien caractéristique de l’époque, ne constituent pas aujourd’hui les moindres attraits d’un livre dans lequel les États-Unis des premiers temps de l’Indépendance se sont immédiatement reconnus, puisqu’ils en ont fait leur premier « best-seller » et le plus important jusqu’à La Case de l’oncle Tom (1852).

Il était temps que les Français puissent enfin prendre connaissance de l’un des jalons essentiels de la littérature américaine.

Presse et librairies

Il fut un temps, à l’aube bourgeoise, où le roman ne cherchait pas la vérité dans la transparence, mais dans la morale. C’est le cas de Charlotte Temple. Publié en 1791 par une Anglaise de 28 ans ayant grandi aux États-Unis, Susanna Rowson, il s’agit du premier best-seller américain et d’un véritable roman transatlantique : il débute en Angleterre dans un pensionnat de jeunes filles, se développe à New York, s’achève au pays natal. Il influencera le roman anglais du XIXe siècle, comme une poterie primitive crée un modèle que d’autres affinent pour obtenir des chefs-d’œuvre de finesse et de perversion. Jane Austen l’a lu. La machine matrimoniale sauve les femmes des hommes, et du reste : «Sachez reconnaître le bien, prenez le mal en patience, et n’ayez pas l’outrecuidance de demander pourquoi c’est celui-ci qui prédomine.» La morale protège du mal. Elle ne l’explique pas.

Philippe Lançon, Libération, 1er juillet 2010