José Corti
Qui je fus (1895 - 1984)
Éditeur et libraire (1895 - 1984)
Biographie
1925 : S’installe au 6 rue de Clichy. Très lié à Breton, Éluard et Char, il anime les éditions Surréalistes.
1935 : S’installe au 11 rue de Médicis.
1937 : Publie Métamorphose de Narcisse de Dali.
1938 : Publie Au château d’Argol de Julien Gracq.
1939 : Publie Lautréamont de Gaston Bachelard.
1945 : Mort de son fils Dominique Cortichiatto en déportation.
1951 : Publie Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq.
1963 : Publie Des Métaphores obsédantes au mythe personnel de Charles Mauron.
Bibliographie
Reliques Païennes, Paris, Picart, 1920.
Rêves d’encre, 1ère série, Paris, Corti, 1945. 24 phototypies présentées par Bachelard, Char, Éluard, Gracq. Épuisé.
Le Treizième livre des Fables, Paris, Corti, 1963. Préfacé par O. de Mourgues.
Rêves d’encre, 2ème série, Paris, Corti, 1969 ; 28 phototypies nouvelles avec les quatre préfaces de la première série.
Imitation sans esclavage : La Fontaine, Villon, Paris, Corti, 1981.
Souvenirs désordonnés, Paris, Corti, 1983.
Dessins désordonnés, Paris, Corti, 1984.
Provisoirement définitif, Paris, Corti, 1989.
Sur la devise Rien de commun
Cette devise offrait, à l’origine, deux niveaux de lecture_ : le sens clair, banal, qu’elle a toujours, masquait un sens caché réservé à une petite société fermée, bien close, elle, et qui ne comptait que trois initiés ; trois seulement, mais merveilleusement unis et qui, eux, avaient tout en commun. C’étaient ma femme, mon fils et moi.
La guerre venait de cesser d’être drôle, si elle l’avait jamais été. Et si elle l’avait été, ce n’avait pas été pour nous qui avions déjà connu bien des tribulations et un peu plus que des soucis. La guerre avait cessé d’être drôle et la France était occupée. La radio de nos Messieurs vainqueurs faisait de son mieux – de son pire – pour nous rallier à l’extravagante idée d’une collaboration totale. Tout ce qui était pensé, écrit en allemand, était transmis sur les ondes, avec le meilleur accent de chez nous, par un quarteron de Français faméliques ou dévoyés. Quels mensonges n’ont pas été proférés ! Quelles ignominies aussi ! C’en était à vomir. Si ces Messieurs avaient voulu faire contre eux la quasi unanimité des Français, ils n’auraient pu imaginer meilleure méthode, et plus efficace. Pour mieux nous amener à les suivre et nous faire entrer dans l’ordre nouveau, ils en « rajoutaient », comme on dit dans la rue. Ils en rajoutaient même sans mesure. Un supplément difficilement imaginable d’abjection nous fut offert le jour qu’ils créèrent l’émission de la Rose des Vents. Pendant les quelques minutes quotidiennes de sa durée, nos vainqueurs, à l’accent français, se surpassaient véritablement.
Ils nous servaient le fin du fin de la propagande, la crème.
Le mensonge marchait au pas de l’oie… Pauvre Rose des Vents ! Ce qu’il y a de plus pur devenait l’enseigne de ce qu’il y avait de plus abject. En regardant celle de mes livres, je me sentais aussi honteux que si l’univers entier eût pu penser, croire, que je les plaçais volontairement sous cette abominable invocation. Moi ! moi qui n’avais de commun avec ces Allemands – qui allaient un jour devenir nos frères d’armes, nos pons hâmis, des sortes de Schmuckes, mais qui étaient alors pour moi, comme pour tant de Français, des boches – que des sentiments d’hostilité. Je cherchai le moyen de protester de façon astucieuse et discrète, de me laver de cette espèce de connivence. Il fallait que je dise qu’il n’y avait rien de commun entre les Messieurs verts et moi, fût-ce à n’être entendu de personne ; comme un qui, du fond de son cachot sans écho, clame son innocence. Et tout à coup, il me parut que ces trois petits mots : Rien de commun, pouvaient entourer ma Rose et la protéger comme une coquille.
Sur le premier livre de Julien Gracq
J’attendais un grand livre ; le hasard – mais ce n’était pas le hasard – me l’envoyait. Allais-je devoir le refuser, comme je sus plus tard que Gallimard avait fait ? Retourner ce manuscrit, c’était ce qu’il m’était impossible même de concevoir. Comment concilier ces contraires ? J’étais sans argent liquide en raison de mon usage de payer comptant mes dépenses (ce qui, diront tous les commerçants, est une espèce d’hérésie et qui ne donne pas une haute idée de mon aptitude aux affaires) et j’avais, de surcroît, quelques engagements. Bref, pris entre mon désir de publier ce livre et mon impossibilité de le pouvoir, j’écrivis à l’auteur une lettre qui me coûta beaucoup.
S’il allait me prendre pour un marchand de papier imprimé ! Pouvait-il accepter, contre des droits raisonnables, de participer aux frais de l’édition ? Quels jours de crainte n’ai-je pas vécus en attendant sa réponse ? Moins de passion m’aurait laissé plus de clairvoyance, et même sans rien savoir de la situation aisée de l’auteur, me l’aurait fait attendre avec plus de confiance. J’aurais deviné ou compris que ce n’était pas le dépit d’avoir échoué à la N.R.F. qui l’avait conduit chez moi, mais bien, passé le moment de fascination de la grande maison, l’attraction de ma boutique où régnait un « certain esprit ». Elle était le pôle d’un nouveau mode de penser et toute une jeunesse était aimantée à ce pôle. J’étais les Éditions surréalistes ; personne qui en avait suivi la production ne pouvait ignorer mon nom, dont André Breton a écrit qu’il est « intimement lié au Devenir Surréaliste ». Alors, je ne faisais pas ces réflexions ; j’étais dans la fièvre.
J’attendais cette réponse. Elle me parvint, et même assez rapidement, sous la forme d’un court billet. C’était une acceptation. Quelques jours plus tard, je recevais sept mille cinq cents francs. Le livre allait m’en coûter onze ou douze mille, mais régler la différence ne m’était pas très pesant.
C’est ainsi qu’en septembre 1938, je pus mettre en vente Au château d’Argol, sous la signature de Julien Gracq, événement qui devait marquer le début de la seconde – seconde, c’est-à-dire, dernière – partie de ma carrière de libraire.
Quoi qu’il en soit, le nom de Breton ne sera pas venu sous ma plume inutilement, ni hors de propos. Il faut le mentionner lorsqu’il s’agit des débuts de Julien Gracq. Il ne serait pas juste de dire que Breton a assuré le succès d’Argol, mais il serait souverainement ingrat de ne pas proclamer qu’il a été le premier et le plus chaleureux artisan de son succès initial et qu’il a fait en faveur de ce récit le premier bruit qui attire l’attention générale. Edmond Jaloux, dix jours après la publication du livre, lui consacrait un feuilleton retentissant et la critique allait lui emboîter le pas. Le départ était donné. Julien Gracq entreprenait sa carrière sabbatique ; il avait chaussé ces bottes de sept ans qui, de 1938 à 1958, devaient laisser d’ineffaçables empreintes : Au château d’Argol, Un Beau Ténébreux, Le Rivage des Syrtes, Un Balcon en forêt.
À propos de José Corti
On pourrait dire (je suis certain que le mot ne le choquera pas) qu’au milieu d’un Paris où le monde de l’édition est la proie de la concentration financière, José Corti, avec une loyauté, un courage et une clairvoyance à toute épreuve, reste fidèle à un mode de production artisanal. Je souhaite qu’il demeure à son poste de pilote, accompagné de Madame Corti, en cette « boutique » qui est exactement située sur l’emplacement du jardin sur lequel s’ouvrait la maison de Blaise Pascal, dont l’autre face donnait rue des Fossés-Saint-Jacques, aujourd’hui rue Monsieur-le-Prince.
Artisan, il l’est jusqu’au bout. Lorsqu’il m’a reçu, il était en train de faire ses comptes, mais aussi il lit chaque manuscrit qu’on lui confie, décide de la présentation de chaque livre – de la couverture, de la mise en page, de la typographie. Tout doit être parfait et, de fait, tout l’est. Il fait tout, aidé de sa femme. À leur service il n’y a qu’une comptable, mais c’est parce qu’il n’aime pas beaucoup les chiffres. Son matériel est réduit à une machine à écrire, dont il use le moins possible. Lorsqu’il doit écrire à un éditeur étranger, il le fait à la machine et ajoute en post-scriptum : « Comme vous le voyez j’ai une machine à écrire, mais je n’aime pas m’en servir, la prochaine fois, je vous écrirai à la main. »
Quand on écrira l’histoire de José Corti qui, à sa manière si différente de celle de Gaston Gallimard, de Bernard Grasset, de Robert Gallimard ou de Robert Denoël, restera dans la littérature, on notera sans doute ce délicieux anachronisme d’un grand raffiné qui a voulu maintenir sa passion des livres hors des circuits dévastateurs de l’argent-roi.
Toute la démarche de José Corti est une célébration de la lecture. Il la servit par les poèmes et les récits sur lesquels il apposa son label « Rien de commun », il la servit par des textes d’analyses qui sont de véritables sésames des grandes œuvres.
Nous voici chez un éditeur, mais qui cumule les fonctions de directeur littéraire, commercial, de metteur en pages, correcteur d’épreuves, maquettiste, qui au besoin se métamorphose en emballeur, facturier, chef-vendeur. C’est le royaume des prodiges, les frontières du visible l’une après l’autre s’abattent.