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Rencontre avec Fabienne Raphoz et Bertrand Fillaudeau par Jean-Maurice de Montrémy – juin 2008

Rencontre avec Bertrand Fillaudeau et Fabienne Raphoz par Jean-Maurice de Montrémy pour Livres Hebdo (2008)

Le libraire-éditeur de la rue de Médicis fête ses soixante-dix ans. Après la mort de son fondateur, José Corti, elle a été reprise par un passionné de littérature, arrivé là par hasard. Histoire d’une maison qui ne veut pas grandir.

José Corti, octogénaire, glisse dans l’escalier. Un médecin habitant le même immeuble vient à son secours. Le libraire ne peut toutefois reprendre immédiatement ses activités 11, rue de Médicis, aux côtés de son épouse Nicole, comme il le faisait depuis 1938. Il demande conseil au médecin : connaîtrait-il un jeune homme qui pourrait l’assister ? Ce médecin pense à son jeune beau-frère, juste revenu du service et qui attend sans enthousiasme un poste d’enseignant – car les livres et la littérature le passionnent. C’est ainsi, par une suite d’imprévus et sans y avoir jamais songé, que Bertrand Fillaudeau (né en 1953) fait ses débuts à la librairie Corti en 1980.

Nicole et José Corti n’ont pas d’héritier. Leur fils unique est mort en déportation. Ils demandent au jeune homme, passionné par ce métier de libraire qu’il n’avait pas imaginé exercer, s’il reprendrait maintenant aussi celui d’éditeur. « Évidemment, oui. » Ainsi ce docteur en droit qui ne voulait pas enseigner l’économie et qui s’était lancé dans un doctorat de lettres sur l’« univers ludique des soties d’André Gide » a-t-il hérité le fonds et les locaux de l’un des rares éditeurs-libraires de France.

« Dès 1984, à la mort de Corti, j’ai su très clairement que je ne voulais pas « reprendre » une maison mais continuer une œuvre », précise Bertrand Fillaudeau. Comme Fabienne Raphoz qui l’a rejoint en 1997, il croit aux liens qui se tissent et se prolongent.

Le rôle du temps

« Sur le moment José Corti ni nous-mêmes – écrivent-ils dans un florilège, 70 ans d’édition, publié pour l’anniversaire – n’avons jamais théorisé ou eu une idée précise de notre ligne éditoriale, si claire avec le recul […]. Si ce travail avait été trop volontaire et trop conscient, le catalogue de José Corti aurait sans doute péché par systématisme et artifice. On est saisi par l’idée de “hasard objectif” ou d’aimantation comme si le catalogue, tel un visage au fil du temps, se couvrait de sillons de plus en plus nets et profonds, de plus en plus significatifs. Le rôle du temps est donc fondamental. »

Prenant donc son temps, le « hasard objectif » a suscité une autre rencontre : celle de Bertrand Fillaudeau et de Fabienne Raphoz. Savoyarde, née en 1961, Fabienne travaillait dans une librairie de Genève. Elle avait commencé par des études commerciales puis s’était réorientée en lettres alors qu’elle prenait son premier emploi de libraire.

« J’avais 25 ans. Il y avait beaucoup à faire en journée. Mais une fois la porte de la librairie refermée je pouvais étudier, entreprendre une thèse. Celle-ci portait sur le « fiancé animal », personnage important des contes populaires. La thèse ne sera pas terminée : en 1997, Fabienne Raphoz, devenue Mme Fillaudeau, rejoint définitivement la librairie José Corti. Elle y prolonge ses recherches d’une autre façon en lançant dès 1998 la collection « Merveilleux », avec ses couvertures bleues : Aventures du baron de Münchhausen de Bürger, Trois fées des mers d’Alphonse Karr, Au-delà du crépuscule de Bram Stoker…

Là encore, une tradition continue, chère à José Corti : la maison, comme un arbre, fait pousser ses branches, lentement, collection par collection. « Le ton était donné dès les première titres publiés en 1938, écrivent-ils : Julien Gracq et les lisières du surréalisme avec Au château d’Argol, l’imaginaire et le romantisme avec L’âme romantique et le rêve d’Albert Béguin ou les insoumis comme le Lautréamont des Chants de Maldoror, encore méconnu à l’époque. » Aux trois collections créées dans les années 1930-1940 – dont les importants « Domaine français » et « Littérature étrangère » – sont ainsi venues s’en ajouter quatre autres, et particulièrement, en 2004, « Les massicotés », le secteur « poche » de José Corti si l’on peut dire. L’éditeur y reprend « à prix raisonnable » les grands classiques de son catalogue, voire quelques titres venus d’autres fonds.

Les mêmes lieux

Une moyenne de trente titres par an, tirés à deux mille exemplaires, un effectif de trois personnes (Bertrand Fillaudeau, Fabienne Raphoz et Maryline Delaître, chef de fabrication)… C’est à peu de choses près, dans les mêmes lieux, le même dispositif qu’il y a soixante-dix ans, y compris l’imprimeur, qui n’a pas changé. « Nous sommes libraires, nous tenons nous-mêmes notre magasin : il n’est pas question d’augmenter la production, d’étendre le rayonnage, de déménager, de transformer l’éditorial en entreprise. Dans la logique économique d’aujourd’hui, la grande difficulté c’est de rester une maison saine et vivante tout en veillant à ne pas croître. »

La méthode est simple, artisanale. Les bénéfices – où la librairie tient une bonne place – sont réinvestis dans l’édition de nouveaux titres. Et quand l’année a été particulièrement bonne, comme les crus 2006 et 2007 (de nouveau grâce à Julien Gracq), Bertrand Fillaudeau et Fabienne Raphoz peuvent s’offrir des chantiers ambitieux. Fabienne réalise enfin son rêve d’éditer une nouvelle traduction de l’intégrale des Contes des frères Grimm, en deux volumes, reprenant exactement le plan de l’édition originale. Quant à Bertrand, il se lance dans le Journal complet d’Eugène Delacroix : deux mille quatre cents pages en deux volumes au format « Bouquins ». Sans compter bien sûr la poursuite des collections, notamment celle du « Domaine français », toujours soucieuse de découvertes : Robert Alexis, Ryad Girod, Jacques Garelli, Ghérasim Luca, Patrick Wateau.

« Nous avons failli mettre la clé sous la porte. »

« Sans surprise, 60% de notre chiffre d’affaires est réalisé par un réseau d’une quarantaine de librairies : les quarante plus importantes de France, précise Bertrand Fillaudeau. En tête des meilleurs points de vente : notre librairie, rue de Médicis. Tout de suite après vient Amazon. Comme pour tous les éditeurs disposant d’un fonds important et ancien, la vente en ligne prend une importance considérable. Notre seul gros souci nous est venu en 2004 du cafouillage de Volumen. Nous avons failli mettre la clé sous la porte. Sans l’accord finalement conclu avec Hervé de La Martinière, il nous aurait fallu emprunter aux banques ou introduire un nouvel actionnaire. Or nous avons pour principe de ne jamais emprunter, et de n’avoir pas d’autres actionnaires que nous-mêmes… »

Assis à leur comptoir, parmi les rayons, devant les tables chargées de livres, Bertrand Fillaudeau et Fabienne Raphoz en conviennent, un rien perplexes : « À vrai dire, nous ne sommes pas représentatifs. » Puis, après réflexion : « De toute façon, existe-t-il des éditeurs ou des libraires vraiment représentatifs ? Le livre est individualiste, irrémédiablement. » Rien de commun. C’est la devise que José Corti avait choisie pour sa maison.

« Je me suis voué aux livres des autres »

À ses débuts, José Corticchiato avait choisi de s’installer au « poste avancé de la brèche surréaliste ».

Dans ses Souvenirs désordonnés (1983), parus à la veille de sa mort, le vieux libraire-éditeur résumait l’« esprit Corti » : « Je me suis voué aux livres des autres. Au terme de ma vie je sais que le choix fut le bon […]. S’il arrive qu’on me loue, ce n’est qu’à raison de quelque vertu de persévérance que l’on me reconnaît et qu’il est constant que mes choix n’ont jamais été commandés par l’intérêt et que, lorsqu’il facile et profitable de vendre des livres à succès, je m’installais au poste avancé de la brèche surréaliste où il n’y avait guère à glaner, défrichais les terres ingrates de la littérature de cinéma, révélais un Bachelard encore inconnu… »

L’aventure de José Corticchiato (1895-1984), d’origine corse, commence à Paris, 6 rue de Clichy, en 1925. C’est là, tout jeune, qu’il ouvre sa première librairie. Tenté par l’écriture, il y renonce pour éditer ses amis surréalistes : Breton, Éluard, Aragon, Char, Péret, Crevel, Dali… Treize ans plus tard, en 1938, il s’installe au 11 rue de Médicis. C’est alors qu’il publie Au château d’Argol du jeune Julien Gracq et se lie d’amitié avec lui. Julien Gracq lui restera fidèle : ses livres contribueront pour beaucoup à la renommée des éditions.

Durant la guerre, José Corti diffuse des textes clandestins de la Résistance. Il publie peu mais choisit à dessein des œuvres intemporelles (Nerval, Coleridge, William Blake) ou des essais d’une grande liberté d’esprit (Bachelard) qui marquent son territoire « à part », loin d’une édition parisienne souvent collaborationniste. La mort de son fils en déportation lui laisse une blessure inguérissable.

Après la guerre, les grandes lignes de la maison se précisent : poésie, essais littéraires, textes majeurs du romantisme européen. Aux noms de Gracq et de Bachelard il faut aussi ajouter, pour la critique littéraire, ceux d’Albert Béguin, Jean Rousset, Georges Blin, Jacques Borel, Charles Mauron… Sans compter de nombreuses trouvailles en littérature française ou étrangère, comme La chouette aveugle de Sadegh Hedayat (1953), Révolte et louanges de Claude Vigée (1962) ou Avec vue sur la zone de Noël Devaulx (1974). Depuis l’arrivée de Bertrand Fillaudeau puis de Fabienne Raphoz, un accent particulier a été mis sur l’accueil de nouveaux auteurs français : Éric Faye, Claude Louis-Combet, Denis Grozdanovitch, etc. La poésie et les grandes œuvres étrangères (e. e. Cummings, Leonid Andreiev, Hans Henny Jahnn…) sont néanmoins très présentes.

Jean-Maurice de Montrémy, 13 Juin 2008, Livres Hebdo n° 737-73