Un modèle d’indocilité artistique
Entretien avec Carla Demierre sur La fille de Mars (2026)
Qui était Hélène Smith et comment avez-vous découvert son existence ?
Carla Demierre : Élise Müller alias Hélène Smith était une médiume et une artiste suisse. Peintre autodidacte, elle a évolué en dehors du monde artistique. Elle était issue d’un milieu modeste et travaillait comme vendeuse dans un grand magasin. En tant que médiume, elle a contribué à une étude de psychologie expérimentale menée par Théodore Flournoy. Il en a tiré un livre, Des Indes à la planète Mars – Étude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie (1900). C’est là que je l’ai rencontrée. J’ai lu ce livre par hasard, à cause du titre (j’étais dans la vingtaine, lectrice de science-fiction, intéressée par la psychologie, préoccupée par les fantômes). De cette première lecture, j’ai gardé l’image d’une exploratrice de la psyché, une vraie « psychonaute ». Elle voulait étudier sa vie mentale, elle cherchait aussi des réponses spirituelles et elle était surtout assoiffée d’images. Pour mener son exploration, elle s’est servie de la transe et de l’autohypnose, des techniques qu’elle a découvertes grâce au spiritisme. Depuis l’enfance, elle entendait des voix et elle avait des visions. Devenir médiume lui a donné les moyens de canaliser cette intelligence particulière. Occuper cette place a aussi donné un sens aux particularités qui faisaient d’elle une outsider. Et puis, la médiumnité est devenue pour elle une manière de faire de l’art (dessin, peinture, écriture, mais aussi d’autres formes éphémères, relationnelles et performatives…). J’ai tout de suite aimé sa personnalité artistique : bizarre, butée, baroque. L’impact que cette lecture a eu sur moi vient probablement du fait que j’ai commencé à fantasmer les œuvres d’Hélène Smith avant de les avoir vues. Par la suite, j’ai voulu les voir de mes propres yeux et j’ai découvert que tout (ou presque) avait disparu. Hélène Smith a fait l’objet, de son vivant, d’un ouvrage écrit par un homme.
Qu’est-ce qui vous a donné, à votre tour, envie de raconter son histoire ? Et quel était pour vous l’enjeu au cœur de l’écriture de ce « biopic » ?
C. D. : La lecture du livre de Flournoy m’avait donné l’impression qu’Hélène Smith avait participé à l’étude de manière active, qu’elle avait des choses à dire sur sa propre expérience. Pourtant, dans le texte, sa voix ne passait pas. Elle s’entendait en sourdine et je me sentais frustrée. L’expérience hors du commun qu’elle avait vécue m’était racontée par une voix qui ne pouvait pas faire autrement que l’aplatir. Et puis, le psychologue coupait systématiquement les scènes de transes ou de visions aux moments qui m’intéressaient le plus. Hélène Smith tenait la chronique de son expérience, elle se livrait à une auto-observation continue qui apparait en filigrane dans le texte de Flournoy. Je me suis dit que l’intérêt qu’elle avait à raconter, commenter et discuter ses états de transe l’avait peut-être conduite à écrire son propre livre. Alors je me suis mise à chercher. Il existe une multitude de livres et d’articles qui reviennent sur la période de sa collaboration avec Flournoy. En revanche, les textes qui s’intéressent à ce qu’elle a fait au cours des trente années qui ont suivi se comptent sur les doigts d’une main. J’ai fini par découvrir qu’elle avait passé toutes ces années à peindre et à documenter son processus de création. Réaliser une pièce lui prenait en moyenne un an. Elle composait des images issues de ses visions, couche par couche, un fragment après un autre. Ce procédé de fabrication l’intéressait autant qu’il la désespérait (un morceau pouvait s’effacer, être recouvert par un autre, être corrigé à l’infini). Les voix qui lui inspiraient des tableaux lui donnaient aussi des cours de peinture. Leçons d’anatomie, technique du gras sur maigre, préparation d’un liant à peinture, etc. Quelque chose m’a touchée dans son processus créatif : l’idée d’une œuvre presque vivante et impossible à achever, une soif d’images qu’aucun tableau ne peut contenir, la présence de traces secrètes sous chaque couche de peinture. Deux petits livres signés par un spirite genevois décrivent très bien le processus de fabrication des tableaux. Peu de temps après les avoir lus, j’ai découvert qu’elle en était l’autrice (un ami lui avait prêté son nom). J’avais oublié qu’une médiume s’exprime à travers d’autres voix que la sienne. Si elle parle d’elle, c’est de manière déguisée, empruntant d’autres tonalités. Ce n’est peut-être pas toujours sa voix, mais c’est bien sa subjectivité qu’on entend, multiple et changeante. Pour moi, Hélène Smith incarne une émancipation par la ruse. Elle représente aussi un modèle d’indocilité artistique. C’est ça que je voulais raconter.
La Fille de Mars est parsemé de vrais-faux document, qui fonctionnent comme autant de pièces d’une enquête, qui est peut-être à la fois celle de votre personnage d’enquêtrice, Sybil Brown, mais aussi celle du lecteur, de la lectrice découvrant les différentes facettes d’Hélène Smith. Comment avez-vous travaillé pour écrire ce roman, dans quel rapport aux sources et aux documents ?
C. D. : En me lançant dans l’écriture, je savais que ce serait une fiction, mais je voulais que les racines de l’histoire soient bien ancrées dans le réel. Hélène Smith a composé ses romans somnambuliques en mélangeant des éléments historiques, autobiographiques et imaginaires. D’une certaine manière, j’ai suivi son exemple. La forme d’enquête que j’ai donnée au livre reflète la manière dont j’ai avancé. Dans un premier temps, j’ai fait une lecture rapprochée de toutes les sources écrites. C’était un travail de collecte au cours duquel j’ai identifié les documents qui m’intéressaient et amassé de la matière (citations, propos rapportés, rumeurs, motifs récurrents, détails sans importance, anecdotes secondaires, petits incidents, pv de séances, descriptions de visions…). Ce travail m’a aussi aidée à trouver l’angle sous lequel cette histoire devait être racontée. J’avais remarqué que les observateurs d’Hélène Smith se moquaient de ses amitiés féminines et j’avais noté le diagnostic posé sur son admiration pour les femmes nord-américaines (« crise américaniste »). De la même façon que la période de peinture est la moins documentée, les amitiés qui semblent avoir occupé une place importante dans sa vie n’ont pas laissé beaucoup de traces. Dessiné en négatif par les recherches que j’avais menées, cet espace m’a permis d’entrer dans la fiction. Je voulais que les documents (coupures de presse, lettres, journaux intimes, etc.) fassent partie intégrante de la narration. Certains sont entièrement faux, d’autres sont à moitié vrais. Je voulais qu’on lise cette histoire au présent, ce qui demandait de dépoussiérer un peu les phrases, de trouver une syntaxe qui leur redonne de la clarté. Ce jeu du vrai et du faux était aussi une façon de refléter, par la forme, le style d’Hélène Smith.