Peut-être le monde

Entretien avec Bruno Remaury sur Les Fins dernières (2027)

Les Fins dernières est la dernière pierre posée à un cycle qui vous occupe depuis 2019 au moins, avec la parution cette année-là du Monde horizontal, et qui compte dorénavant six opus. On peut lire chacun indépendamment des autres, mais placés ensemble ils dénotent une cohérence certaine, une façon singulière de raconter l’histoire et la modernité. Quelles continuités et quelles ruptures traversent ce projet ? Et quelles ont été vos méthodes pour mener ce travail ?

L’ensemble du projet remonte au début des années 2000. Après ma thèse en sciences sociales, j’ai prolongé mes recherches sur les représentations culturelles dont le premier aboutissement a été un essai jamais publié ayant pour sous-titre « La Société horizontale », texte que j’ai par la suite retravaillé, lui donnant peu à peu une forme plus littéraire articulant faits et fictions, événements et personnages, et qui est devenu Le Monde horizontal. Parallèlement, j’ai poursuivi mes recherches, les élargissant aux coordonnées anthropologiques majeures qu’ont toujours été l’espace et le temps, la nature et l’autre, les origines et les fins – ces dernières clôturant aujourd’hui ce cycle –, toujours avec pour point focal la manière dont la modernité a modifié les cadres de pensée avec lesquels l’homme se représente ce qui l’entoure. Il y avait des hésitations face à cette forme hybride entre la fiction et l’essai jusqu’à ce que Fabienne Raphoz et Bertrand Fillaudeau, alors éditeurs chez Corti, l’acceptent avec enthousiasme et il a en effet été publié en 2019. Les livres suivants sont sortis de manière non séquentielle, ayant été en grande partie plus ou moins déjà écrits, même si certains étaient encore à l’état de fragments. Au moment de la publication du premier, je me souviens avoir présenté à Fabienne et Bertrand un feuillet sur lequel figurait le programme des six titres. Tout était déjà là.

On rencontre dans Les Fins dernières de nombreux personnages, certains historiques, d’autres presque complètement inventés. La théorie est laissée à la porte. Pourquoi ce mélange de la fiction et de l’histoire ? Et comment avez-vous choisi ces personnages avec lesquels nous cheminons, qui incarnent chacun une portion du réel à une époque donnée ?

Très vite en effet, les obligations théoriques et l’appareil de démonstrations auxquels oblige l’essai m’avaient pesé et j’avais préféré, comme vous le dites, laisser la théorie à la porte. Je voulais suggérer, pas démontrer. En parallèle, le fait d’avoir beaucoup travaillé à partir de sources textuelles modestes (petits récits, chroniques, témoignages, journaux) avait créé chez moi un attachement à ces voix passées. Un jour un ami m’a dit : « au fond ton problème c’est le personnage ». C’était exactement ça. J’ai commencé par m’intéresser à Pollock, dont la figure et le travail sont une métaphore parfaite du rapport à l’espace de la culture américaine, et il a été le premier à entrer dans Le Monde horizontal. Les autres se sont succédé sans que je sache toujours pourquoi. Disons qu’ils viennent à moi en fonction des besoins du récit. Ils peuvent être réels ou inventés en effet, mais même ces derniers sont toujours « tissés de réalité » et, surtout, sont considérés moins pour qui ils sont que pour la place qu’ils occupent ou, comme vous le dites, pour le réel qu’ils incarnent dans la portion du monde qui m’occupe à ce moment-là. Dans le dernier ainsi, se côtoient Stefan Zweig, observateur inlassable et accablé de l’apocalypse face à laquelle il succombera, et Zoltan, personnage fictif, qui incarne une autre vision, et expérience, de la fin.

Vous parlez de la modernité et du passage de la mort perçue comme fatalité (la Peste noire) à la mort industrielle, dont le paroxysme fut la Shoah. À notre époque « post » moderne, l’apocalypse prend d’autres dimensions encore, avec la crise climatique assortie d’un certain climat fasciste, et l’issue reste difficile à envisager. En quoi cette apocalypse-là présente-t-elle selon vous un nouveau visage ? Ou est-ce seulement encore une résurgence des mêmes histoires – car, comme vous l’écrivez, « À chaque monde son apocalypse » ?

Cette bascule d’une apocalypse relevant d’une entité extérieure (quel que soit le nom qu’on lui donne, dieux, astres, fatalité) à un cataclysme pensé et dirigé par l’homme est en effet l’héritage majeur de la modernité, et ses effets sont loin d’être terminés. Ainsi du changement climatique, évoqué dans L’Ordre des choses et que l’on peut étendre à la question plus générale de la destruction du vivant. Si celle-ci n’est pas planifiée comme a pu l’être la Shoah, elle reste néanmoins sous la main de l’homme, qu’il s’agisse d’y contribuer par ses choix économiques et industriels ou plus simplement de la nier. La modernité nous a ainsi fait passer en quelques siècles d’une violence chaude, qui cessait aussi soudainement qu’elle avait surgi, à une violence froide, industrielle, planifiée, qui a vu se développer la mainmise de l’homme sur le monde et l’asservissement de ses ressources au mépris de ceux qui l’habitent, de la destruction des plantes, des animaux ou des océans à la négation de groupes humains – peuples que l’on colonise, femmes que l’on assigne ou étrangers que l’on ostracise tout en les exploitant. La crise climatique ou le climat fasciste que vous évoquez ne sont pas un nouveau visage de l’apocalypse mais simplement (et plus dramatiquement) l’accélération sans fin des enjeux de prédation, violence froide qui n’a fait que croître avec la modernité, jusqu’à une issue qui, comme vous le dites, est incertaine.

Comment, d’un point de vue plus personnel, avez-vous vécu l’écriture de ce cycle ? Qu’est-ce qui a changé, entre le début et la fin, dans votre expérience d’écriture et d’écrivain ?

L’écriture de ce cycle s’étale sur plus de vingt années, soit le tiers de ma vie, ou la moitié de ma vie d’adulte. À présent qu’il se clôt, j’avoue ne pas avoir de recul sur ce qui a changé, ni dans mon écriture ni en tant qu’écrivain – sauf bien sûr, et je les en remercie infiniment, à ressentir la force que m’aura apportée l’accueil des libraires et des lecteurs. Ce sont eux qui m’ont donné le sentiment que ce travail a pu parfois être utile. Ainsi, je ne sais pas encore ce que sa mise au jour a changé, sauf à me dire, et c’est une envie grandissante, que puisque ces six titres ne sont que les différentes parties d’un même projet, ils pourraient être entièrement réécrits et refondus en un seul texte, qui serait non pas une somme mais au contraire un resserrement de cette chronique de la modernité. Là serait peut-être une façon de comprendre, pour moi-même, de quelle façon mon écriture a évolué, de voir ce qui était important et ne l’est plus, ou ce qui aurait dû l’être davantage, bref de reprendre tant la structure que la forme afin de tout à la fois alléger et aiguiser l’ensemble. Mais pour revenir à votre question précédente, j’aurais envie de vous répondre que ce qui a le plus changé entre le début et la fin de ce cycle, c’est peut-être le monde, et, si je suis tout à fait sincère, le devenir de celui-ci me fait parfois dire que sont peut-être vaines les réflexions liées au travail d’écriture. Je pense beaucoup ces derniers temps au livre d’Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre, qui au fond pose cette simple question : quelles sont les possibilités d’un mode d’existence face à la montée inexorable de la barbarie ?