Le Visionnaire
Traduit de l'allemand par Albert Béguin
Précédé de Le Théâtre des influences par Pierre Péju
Le Visionnaire, petit roman inachevé, ébauché en 1786, repris en 1788-1789, est, parmi les œuvres de la période romantique de Schiller, celle que préfèrent les romantiques allemands. Rien d’étonnant à cela : aujourd’hui encore, ce récit constitue le véritable testament du premier Schiller.
Les thèmes, riches et nombreux, feront florès : l’Italie et une Venise languissante et mortelle, l’occultisme et les pouvoirs mystérieux de l’homme, les sociétés secrètes, les relations entre l’Église romaine et les diverses sortes de superstition, les rapports éternels entre illusion et tromperie, pouvoir et argent, corruption et droiture. Au centre de l’intrigue, un personnage énigmatique et étonnant de magicien arménien qui fut sans doute inspiré à Schiller par Cagliostro. L’Europe tout entière retentissait encore alors de ses exploits. Déjà, comme aujourd’hui, s’opposent un grand courant sous-jacent d’irrationalisme et de religions hétérodoxes — qui offrent aux âmes que la philosophie régnante laissait insatisfaites la compensation de leurs rêveries mystiques et de leurs promesses — et un examen de conscience clair et individuel issu de la philosophie des Lumières. Et lorsque Béguin constate : “Ce siècle de la critique la plus défiante est aussi celui des divertissements (…) qui ont fait la fortune des bateleurs, des faux mages, des astrologues improvisés”, nous frappent quelques similitudes de situations. Face à un être exceptionnel qui se veut maître d’une magie efficace, maître ès magnétisme, alchimie ou sciences occultes, que peut la simple raison du Prince, héros de ce récit ?
Sans le savoir et pour répondre à ces questions, Schiller se révélera aussi dans Le Visionnaire le précurseur du roman policier, comme le démontre Albert Béguin : “Toute la composition du récit, les énigmes qui s’y nouent, les relations inattendues qui se découvraient entre des faits apparemment sans liaison, entre des personnages que l’on croyait étrangers les uns aux autres, rappellent moins les romans du XVIIIe siècle qu’ils n’annoncent les procédés du futur roman populaire.”
Presse et librairies
Ce petit roman est œuvre quasiment inconnue, atypique de Schiller. L’intérêt de cet ouvrage, outre qu’il nous révèle un Schiller inhabituel, réside dans les thèmes abordés : la magie, l’occultisme, les sciences secrètes, les superstitions et l’influence de tous ces phénomènes sur un individu. On peut y voir une préfiguration du conte fantastique romantique, on peut aussi penser à tous ces princes contemporains de Schiller avec leurs différentes lubies philosophiques et mystiques. L’abondante préface, très documentée, de Pierre Péju permet de resituer le roman à la fois dans l’œuvre de Schiller et dans le mouvement des idées de son époque ; de facture universitaire, elle est un outil précieux pour comprendre le romantisme allemand dont ce roman peut apparaître comme l’une des premières œuvres.
A. Rouy, Choisir, décembre 1996Ouvrez donc le livre, lisez, écoutez cette voix, enfin délivrée de ses masques théâtraux, de ce rôle, la véritable voix enfin audible d’un Schiller “en souffrance”.
Patrick Cassou, Le Mensuel littéraire et poétique n° 242